Par Schlend Whived JACOB j.schlendwhived@Yahoo.fr
Nombre d’indices sur les élections haïtiennes permettent d’affirmer qu’Haïti est engagé sur la voie de la déconsolidation du système démocratique dit instauré dès la seconde moitié du 20ème Siècle. Il semble aussi que ce système démocratique n’a pas rompu avec la politique du ventre, mais, bien au contraire, a renforcé cette tendance en élargissant la participation des élites et des en-bas-du bas au régime de manducation politique. Les citoyens ont, en effet, pour certains, largement profité de la libéralisation politique pour bouffer d’argent proposé par les dizaines de candidats en compétition et ont su, en monnayant leur vote, faire des élections, l’un des facteurs déterminants de la politique électorale, un vecteur non négligeable d’accumulation. Pour d’autres, la participation dans la politique électorale s’est négligée, remise en question ou remise en cause et/ou refusée. Comportement bien peu civique, dirait-on, que ce mercenariat dans la politique électorale haïtienne. Dès lors, faudrait-il voir dans ces pratiques des rémanences du passé destinées à se diluer dans la modernité démocratique, y lire la pesanteur de logiques culturelles inconciliables avec le pluralisme ? Comme dit le Dr Gabriel Nicolas : « le projet de construction démocratique risque de rester au stade de simple velléités, incapables de projeter sur le corps social une vision moderne, cohérente et authentique. Doit-on conclure par-là à l’échec de la greffe démocratique, au mirage d’un changement embourbé dans les ornières du clientélisme ? Contre ces interprétations développementalistes et culturalistes, nous voudrions plutôt montrer que la consolidation démocratique et la subjectivation citoyenne s’opère paradoxalement en Haïti dans le creuset des logiques clientélaires et dans la matrice plus générale de la politique du ventre. Pour saisir les ressorts de cette déconsolidation démocratique paradoxale, de cette singulière alchimie, il s’agira donc d’expliquer pourquoi la politique du clientélisme électoral (l’achat des consciences), moralement condamné apparaît simultanément aux yeux des citoyens comme une vertu éthique, à l’instar de l’évergétisme antique étudié par Paul Veyne . Pour se faire, il est important d’étudier dans quelle politique s’enchâssent ces pratiques et représentations de la démocratie haïtienne. Mais cela ne suffit pas : il convient également d’analyser comment ces matrices morales de la richesse et de l’autorité légitime s’adaptent de façon plus ou moins cohérente aux nouvelles règles du jeu politique. Enfin, il faudra garder à l’esprit que l’évolution des imaginaires politiques est indissociable de leur rapport à la matérialité : dès lors, la réflexion les pratiques clientélaires de la démocratie conduira à s’interroger sur l’action politique de celle-ci et à poser l’hypothèse que le processus de vulgarisation des vertus civiques en Haïti est médiatisé entre autres par le rapport très concret à l’argent, par la circulation des billets de banque et des biens de la civilisation matérielle du succès.
Enjeu de conquêtes sociales, source et arbitre de rivalités politiques, l’élection a fait l’objet, depuis plus de deux cents ans, d’une intense valorisation. Célébrée comme le fondement de l’ordre démocratique (« un homme, une voix »), elle est devenue la figure éprouvée de la « participation » au gouvernement représentatif. Bien que de toute évidence, dans son organisation, l’élection s’avère représenter plus qu’une simple procédure technique, le geste, déposer un bulletin dans une urne, qui a fini par recouvrir les enjeux de sa définition et les conditions de sa diffusion. Elle constitue un « rituel social », une « mise en scène », codifiée en fonction de défis spécifiques et au terme de multiples affrontements. Si l’élection se réduit à l’opinion d’une minorité qui, par la force-de toute sorte, délivre en réponse à une structure d’offre particulière, c’est parce qu’elle s’est fait ignorer son histoire sociale et culturelle qui correspond, dans le temps, à un système de contraintes et de comportements auxquels les votants durent progressivement s’accoutumer. Il importe donc de reconstituer histoire.
Le lieu où se déroule l’opération du vote (du bureau à l’isoloir), les équipements qui spécifient son déploiement périodique les pratiques qui lui donnent son visage singulier n’ont rien d’anecdotique. Ils consacrent une gestuelle spécifique dont l’usage s’avère indissociable des significations qui s’y rapportent. C’est pourquoi ce travail de recherche se veut une invitation, qui arpente les savoirs et pratiques qui façonnent le rapport aux instruments de vote, le symbolisme du vote et l’acte que constitue le vote. De ce fait, il est à noter que l’élection n’est pas seulement le moyen de faire valoir une opinion. C’est aussi un rituel social. Une scénographie dont l’agencement matériel pèse sur la nature du jugement qui y transite. Il faut donc insister : technique et politique ne se développent pas, en matière élective, sur des scènes séparées. Et pour une raison simple : parce que le contrôle des technologies électorales s’affirme toujours comme un enjeu politique. L’acte de vote est l’un des facteurs déterminants dans le « rituel social », car le processus n'est possible que si l'on est apte à contribuer à l’éventuel changement de la société en changeant les personnels politiques. Dans le contexte où l’élection pourrait jouer un rôle primordial dans le processus du changement, les votants savent que l'acte de vote est difficile devant un groupe de candidats sans aucun projet de société ni objectif, car l’acte de vote serait toute une manifestation de conscience.
Le problème ne se réside pas simplement dans la pression (pression de toutes sortes, administrative notamment sur l’électorat et sur son vote) qui est amenée à peser sur les électeurs au moment de l’acte que constitue le vote lui-même, mais dans la façon dont les débats publics sur les échecs et les transgressions du pouvoir sont contrecarrés par la censure, dans la suppression d’une opposition politique, ainsi que dans la violation des libertés et des droits politiques fondamentaux. La nécessité d’avoir un point de vue plus vaste sur la démocratie, en allant bien au-delà de la question des élections libres et des scrutins, non seulement dans le domaine de la philosophie politique contemporaine, mais également celui des nouvelles disciplines que sont la «théorie du choix social» et la «théorie du choix public» qui implique l’ensemble du système décisionnel et, décrit la mise en concurrence sans limite, sans scrupule, sans filet, sans foi ni aucune loi sous la direction de la mondialisation qui en est le système organisateur et, de façon méthodique, qui donne lieu à l’apparition de la question de ’’marchandisation du vote dans les rituels électoraux’’ où les électeurs (vulnérable ou pas, les exclus et les dominés sociaux) n’ont d’autres choix que d’accepter des rémunérations de misère en compensation du vote, qui fait du vote un simple objet d’accumulation qu’un acte charriant tout un symbolisme. De plus, un objet de déception, décourageant toute une majorité à faire acte de leur conscience, de leur état de vie : économique, sociale, culturelle et politique.
Alors, la question fondamentale qu’on se pose dans ce travail c’est : Quel mythe fondateur, l’acte de vote se charge-t-il de réactualiser dans le rituel électoral haïtien ?En fait, ne serait-il pas question de penser un système électoral, en fonction du taux de participation de la population haïtienne dans le processus de la politique, correspondant au niveau d’éducation de la majorité et de sa position de force relative au temps de l’élection et de son droit de vote?
