Introduction
Le 16 juillet 2016 marqua officiellement le deux-centième anniversaire de la présence des cultes reformés sur le sol haïtien. Il y a eu des célébrations partout à travers le pays. Pour loccasion, toute une série dactivités étaient prévues, entre autres, caravanes de la bible dans tous les départements et une exposition de la bible en grand format. Les activités ont débuté à la mi-juillet dans la ville des cayes en mémoire des deux missionnaires, Etienne de Grellet du Mobilier et John Hancock, qui posèrent les pieds aux Cayes pour la première fois le 16 juillet 1816. Le 18 Août 2016, les fidèles protestants étaient attendus devant le palais national pour célébrer les deux cents ans du protestantisme en Haïti. Lévènement fut salué tant par des autorités religieuses/protestantes que par des autorités publiques. Beaucoup dactivités ont été entreprises à loccasion pour célébrer ces deux cents ans dexistence et dévangélisation protestante dans le pays. En la circonstance, le Président Jocelerme Privert reçut au palais national une délégation composée de protestants, avec à sa tête le pasteur Sylvain Exantus, Président de la Fédération protestante dHaïti. Le fait marquant de cette journée du 13 août 2016 est le discours de circonstance du président de la république dHaïti, Jocelerme Privert. Le président déclara ouvertement quil supporte le protestantisme et promit que lÉtat haïtien travaillerait au développement de ce secteur.
« Nous avons tous besoin de foi et d'espérance. Lapôtre Paul, ne nous a-t-il pas enseigné ces trois choses ? La confiance, l'espérance et lamour, mais cest lamour qui, dit-il, est le plus grand pilier sur lequel nous devons construire notre vie. Aimons-nous les uns les autres, comme Dieu nous le commande. Haïtiens, chrétiens, peuple de Dieu, notre pays cherche toujours la voie de la paix et de la stabilité, aimons-nous les uns les autres ».
Ce nest pas un fait nouveau en Haïti en ce qui concerne lexpression ouverte de lattachement des dirigeants de lÉtat à une confession quelconque. Le traditionnel Te Deum de lÉglise catholique a longtemps constitué un passage obligé pour les présidents élus lors de leur prestation de serment. Il est ainsi clair que lÉtat haïtien, durant les dernières années surtout, exprime son support à certaines confessions religieuses, telles que lÉglise catholique et la dernière en date les Églises protestantes dHaïti. Déjà, en mai 2016, Sylvain Exantus, à lannonce des activités du deux centième, avait réclamé de lÉtat, surtout en matière déducation, un traitement équitable par rapport à lÉglise catholique. Selon lui, le secteur protestant est traité en parent pauvre. Il en a aussi profité pour rappeler à lÉtat que les protestants eux-aussi paient des taxes, et que son secteur devrait, au même titre que les catholiques qui reçoivent des subventions de lÉtat dans le domaine éducatif, bénéficier du support de lÉtat haïtien. Ce sont là des signes de rivalités interconfessionnelles dépassant les limites du champ du sacré pour sexposer dans la sphère publique. Cest apparemment leffet de la non-limitation du religieux dans les affaires de lÉtat.
Les évènements politiques en Haïti sont marqués par la coexistence dun double discours : religieux et politique. En fait, dans ce pays, on fait encore appel aux Lwas et au bon Dieu dans la résolution des problèmes socio-politiques. Durant les dernières années, des prêtres, des hougans et des pasteurs sinvestissent ouvertement dans la course au pouvoir détat. Ces derniers font perdurer dans leurs discours leurs attitudes de croyant. Dailleurs, la constitution haïtienne du 29 mars 1987, ainsi que sa version amendée, est restée muette quant à lattitude de lÉtat face aux religions, en dépit du fait que nos premiers textes de loi, la constitution de 1805 par exemple, fixa clairement les limites de tous les cultes vis-à-vis de lÉtat. Est-ce-que ce mutisme de la dernière législation en date sur les relations entre lÉtat et les cultes doit être mis sur le compte dune volonté expresse de laisser une porte ouverte à toutes sortes dempiètement de lun ou lautre secteur sur des domaines qui ne lui sont pas attribués par définition ? On nen sait pas grand-chose. Toutefois, les récentes déclarations du président de la république viennent de remettre à jour le débat sur le statut, le comportement, et les relations de lÉtat haïtien au regard des différentes dénominations religieuses. En effet, quelles sont les leçons de lhistoire sur les relations de lÉtat et des religions en Haïti? En faisant référence à la loi de 1905 sur la laïcisation en France, comment les principaux acteurs politiques, religieux et intellectuels dHaïti ont réagi face à ce revirement en termes de relation entre lÉglise et lÉtat au début du 20ème siècle ? Dans la conjoncture actuelle, quelle conclusion tirer des récentes déclarations du président Privert à légard des protestants dHaïti?

Quelques leçons de lhistoire
Guerdy Lissade analyse successivement les différents statuts conférés par les constitutions que le pays a connues, partant de celle de 1801 jusquà celle de 1987. Il opère un classement des constitutions en trois grandes catégories, en se basant sur leurs tendances et les dispositions stipulées en ce qui concerne le religieux. La première catégorie, regroupant celles de 1801 à 1816 (exception faite de la constitution impériale de 1805), présente la disposition la plus favorable et la plus légitimatrice de la confession catholique, étant à lépoque quasiment la seule confession chrétienne en Haïti. Les lois constitutionnelles de ladite période stipulent, de manière directe ou indirecte, le statut de religion détat du catholicisme. Bien sûr, daucuns pourraient objecter que celle de 1801 ne se prononce pas dans des termes qui accordent ce statut au catholicisme, mais ce ne serait quune question de simples nuances, vu que celle-ci (1801) nous dit clairement :
La religion catholique, apostolique et romaine est la seule publiquement professée. (Art. 6)
La nuance ici, nous en conviendrons, ne réside que dans le choix de vocables et de formulations dans lesquels on nutilise tout simplement pas le terme de religion détat. Mais quand on aura parcouru les dispositions constitutionnelles de la période 1806-1816, on aura vu que toutes ces formulations, in fine, expriment la même inclination obsessionnelle des législateurs de lépoque pour la confession religieuse susdite. En effet, on peut lire clairement dans les dites constitutions que la religion catholique, apostolique et romaine est la religion de tous les haïtiens”. Le terme est fort, mais choisi à dessein par ceux qui lont écrit. Il y aurait beaucoup à redire à cela, sachant surtout que le pays vient tout juste à cette époque de se libérer du joug de lesclavage et le rôle historique déterminant quavait joué le vodou dans cette bataille pour la libération. On a du mal à croire que, précisément et seulement deux ans après cette libération, la totalité de la population indigène ait pu se défaire de cette religion populaire, qui précisons-le, par précaution dusage, tient encore jusquà aujourdhui.
Mais on pourrait soulever la question du phénomène syncrétique pour nous objecter que le catholicisme a pu être vraiment la religion de tous les Haïtiens sans que le vodou ait pour autant été rejeté. Mais dans ce cas on ne voit pas comment et pourquoi les législateurs, du haut de leur fonction, ont pu déduire que tous les haïtiens étaient catholiques, á moins bien sûr dadmettre que sous apparence de décrire une certaine réalité, on la faisait être en la nommant comme telle. De plus, on a au début singularisé dune certaine manière la constitution impériale, parce quelle est de loin la seule à navoir accordé aucune préséance à aucune religion. Ce qui logiquement nous amène à penser que dans la période dapplication de cette constitution, aucun culte religieux ne jouissait de passe-droit spécial, ou à linverse, nétait soumis à un quelconque régime de restriction. Ce qui rend encore difficile à croire à luniversalité du catholicisme dans lHaïti de lépoque. Et il faut croire aussi que les législateurs ont pu produire de pareilles conclusions parce quils ne risquaient sans doute pas de paraitre ridicules en faisant de telles déclarations dans un document qui était censé être le noyau des dispositions légales de ce pays, auquel toute la population devait obligatoirement se soumettre.
Prenons une petite parenthèse pour faire une brève lecture comparative des dispositions des trois premières constitutions (1801, 1805, 1806) vis-à-vis du religieux. Nous remarquons demblée la similitude de celle de 1801 avec celle de 1806, dans la mesure ou les deux imposent, clairement ou implicitement, la confession catholique, apostolique et romaine comme dominante. Et nous employons ici le qualificatif dominant à dessein, bien quil nen soit pas explicitement fait mention dans aucune des deux. Mais compte tenu du traitement spécial et la légitimité que lui accordent ces deux constitutions, nous croyons bien le terme utilisé à sa place. Nous aurons compris pourtant laspiration égalitariste des dispositions de la constitution impériale à lendroit des religions, quoique celle-ci, dès ses premières lignes fasse mention dun certain Être Suprême soit dit en passant, mais qui bien évidemment ne saurait être considéré comme prenant le parti dun culte déterminé.
Les autres dispositions constitutionnelles de la première catégorie, soit celles de 1807 à 1816, ne sont quune pâle répétition de celle de 1806 en ce qui a trait au religieux. Le catholicisme reste la confession la plus légitime, pour ne pas dire la seule, puisque par définition, la vérité chrétienne, comme elle sest toujours donnée à connaître dans lhistoire pour son intolérance notoire, ne reconnait droit de cite à aucun autre culte, surtout quand elle est consacrée et soutenue par un pouvoir politique. Chacun sait ce qui a pu se passer toutes les fois que la religion chrétienne a eu du pouvoir dans lhistoire.
Nous aurons compris combien désastreux ont été les agissements de léglise catholique qui, pour protéger et garder le pouvoir, la légitimité et le statut dunique religion dominante quelle sétait vue accorder pendant une certaine période de notre histoire, a mené plusieurs campagnes dites antisuperstitieuses, abusant de son pouvoir pour opprimer les autres religions, en particulier le vodou.
La deuxième catégorie, sétendant de 1843 à 1950, correspond à celle où lon commence à déceler une attitude de neutralité des lois sur le terrain religieux. Tous les cultes seraient soumis au même régime de contrôle et auraient les mêmes droits. Aucune religion ne se trouve considérée comme celle de létat.
Mais il faut toutefois attirer lattention sur le fait que, souvent et même trop souvent, les lois et les pratiques sociales courantes se trouvent être aux antipodes les unes des autres. Sinon comment expliquer que nos fameuses campagnes antisuperstitieuses aient eu lieu précisément dans cette période, dans laquelle les lois se démarquaient de tout particularisme religieux.
Vient ensuite la troisième période, suivant toujours la même logique de neutralité. Ladite période va de 1957 à 1987.
Nous entamons maintenant un deuxième temps dans nos réflexions. Celui-ci sera tout particulièrement consacré à des considérations sur les relations de lÉtat avec le religieux, en regard de la constitution de 1987.
Comme nous venons de le constater à laide de nos analyses basées sur les catégories construites par Lissade, il y a une évolution des dispositions légales de la première catégorie à la troisième catégorie de constitutions. Les deux dernières périodes (1843-1987) sont surtout marquées par une certaine neutralité des lois. Mais le rôle de létat ou de ses représentants, étant de garantir lobservation et le respect de la constitution, ne sont-ils pas dabord tenus de sy conformer eux-mêmes ?
Rappelons-nous la mention que nous avons faite plus tôt dans cet article aux campagnes antisuperstitieuses mises en route par léglise catholique. Ses efforts étaient concentrés sur le vodou particulièrement, mais ils ne concernaient pas moins les confessions reformées. Ce qui, à notre sens, étaient en contradiction avec les dispositions légales de lépoque, puisquaucune des constitutions de cette période ne légitimait un tel comportement. Et quoiquil y ait quand même eu certaines oppositions à ces campagnes et que les résultats escomptés nont pas été atteints complètement, il est légitime de se demander pourquoi léglise sest-elle crue en droit dopprimer les autres, sans aucune considération pour les lois, et aussi pourquoi ces campagnes nont pas été publiquement condamnées dès leur début en 1896 par les représentants de létat. Car elles lont été si peu au début quelles se sont répétées deux fois par la suite.
Comme nous le mentionnions plus tôt, en Haïti les pratiques sont très souvent en inadéquation avec les lois. Et si par définition, les dirigeants sont les représentants de la loi, nous pouvons alors avancer que toute pratique contrevenant aux prescriptions légales ne peuvent avoir lieu et se répéter que si ces représentants sont soit de mèche avec les contrevenants, soit quils leur sont soumis dune manière ou dune autre, ou quils sont incompétents et ne prennent pas la mesure de ce quils sont censés représenter. À ce stade de nos analyses, nous sommes en connaissance de la connivence historique entre léglise catholique et létat haïtien, au mépris de la neutralité supposée par les constitutions. Nous avons les exemples des campagnes contre le vodou, mais aussi plus proche dans le temps, les cérémonies dinvestiture des présidents élus. Le fameux Te Deum peut être vu comme un rite de consécration. Dans ce cas, sil existe vraiment une certaine efficacité dans une consécration religieuse pour un président entrant en fonction, pourquoi léglise catholique est celle qui détient ce privilège ? Ce nest pas à dire que le privilège devrait revenir à une autre religion, ceci invaliderait automatiquement notre travail, et nous ne saurions nous faire des plaidoyers pour une quelconque religion. Nous tenons quand même à préciser ceci, parce que nos réflexions risquent dêtre comprises en ce sens. Mais, compte tenu du fait que les dispositions légales, en ce qui concerne le religieux, ne stipulent aucunement quune étape de linvestiture du président doit être religieuse, il reste la question a deux volets ; doù sort-il que le président élu doit être consacré religieusement ? Et tout spécialement par léglise catholique ?
Ce genre de pratiques, quel que soit la logique qui le sous-tend, nécorche pas moins la constitution, qui est si facilement brandie pour dautres intérêts. Et ceci na dautres effets que daccorder une considération particulière à une religion. Ce qui logiquement, dans le cas du « Te Deum » avec léglise catholique, en fait dans une certaine mesure une religion détat. Ce qui donne lieu à une hiérarchie entre elles. Ceci peut donner lieu à plusieurs réactions possibles de la part des autres ;
Elles peuvent accepter dêtre statutairement inferieures à celle qui détient les privilèges.
Il peut naitre une attitude de concurrence entre la plus légitime et celle (s) qui sont presquaussi fortes quelles, etc.
Dans notre cas en Haïti, cette situation de concurrence est illustrée par la rivalité non moins explicite et déclarée entre les deux grandes confessions chrétiennes : le catholicisme et le protestantisme (pentecôtisme plus précisément).
La laïcité française et Haïti
Étant quancienne colonie française, et actuel État encore sous la domination des ex-oppresseurs, Haïti développe un certain rapport avec lhéritage intellectuel et colonial de la France. Il eut donc des répercussions du mouvement de laïcisation français sur Haïti. «Haïti et le conflit des deux « France ». Cest le titre dun article de Lewis A. Clorméus, publié en 2010 dans la revue Chrétiens et sociétés. Cet article se donne comme point de départ une période importante dans lhistoire de la France où la légitimité de la religion a été remise en cause par des militants anticléricaux. Il sagit plus précisément du 9 décembre 1905, lannée qui « mit fin au concordat de 1801 entre la France et le Saint- Siege » (Clorméus 2010 : 2). Dans cet article, Clorméus analyse la réception de la laïcité française en Haïti suite à la « révolution » du 9 décembre 1905. Selon lauteur, en dépit du fait que certains intellectuels haïtiens ont développé une littérature militante pour réhabiliter limage dHaïti au regard de lEurope, en particulier de la France, il affirme qu « il est toutefois clair que les élites dHaïti ont plagié celles de la France sur différents points » (Clorméus 2010 : 3).
Par ailleurs, il souligne quà un certain moment, la France allait perdre le contrôle de sa « fille ainée » : « on sait que des tensions ont opposé le clergé concordataire et la France au gouvernement haïtien au début des années 1890 » (Clorméus 2010 : 8). Lewis en profite pour rappeler « la lutte ouverte entre le gouvernement et le clergé lorsque le siège du Monseigneur Hillion était vacant » (Clorméus 2010 : 8). Bref, selon Lewis, la bataille entre anticléricaux et défenseurs de la religion en France était perçue en Haïti « comme une bataille longue et compliquée où » la force militante et anticléricale devait lemporter sur la foi (Clorméus 2010 : 12). « Il nexiste à notre connaissance quune seule brochure dun militant catholique haïtien jetant un regard défavorable sur la loi du 9 décembre 1905 » (Clorméus 2010 : 12). Sur cette question, les intellectuels haïtiens étaient selon lauteur enfermés dans un parfait silence, la situation nationale leur empêchait de se prononcer. Pour conclure, Lewis affirme que « le projet de laïcisation des militants républicains français semble navoir pas pris en compte la situation religieuse dans les colonies. Toutefois, il avance quen Haïti on a attendu jusquen 1946 pour quune frange de la gauche haïtienne manifeste une certaine volonté de rompre avec la tradition constitutionnelle légitimant la religion, et il précise que cette tentative semble avoir échoué.
En Haïti, lÉtat a toujours été très proche de la religion, pour ne pas dire de lÉglise. Dailleurs, la colonisation de lîle sétait dautant mieux imposée quelle a été soutenue par le mouvement de christianisation. Le projet colonial denvahissement/occupation des territoires appelés « nouveau monde » saccompagnait de la religion catholique apostolique et romaine à côté de lesclavage imposée par la violence et la manipulation chrétienne. La révolution haïtienne fut ainsi fortement marquée de sentiments religieux. La grande révolte des « captifs » africains, au sens de Jean Casimir, (pour ne plus dire esclave) est partie de la cérémonie du bois caïman qui est considérée comme un congrès politico-religieux. Il faut en ce sens comprendre que la religion contribuait à la fois à létablissement de lesclavage et à la rupture effectuée en 1804 avec le projet colonial du « nouveau monde ». De même, après lindépendance dHaïti en 1804, la religion demeura un élément essentiel dans la fondation de la jeune nation postcoloniale. Toutefois, Dessalines, dans la constitution de 1805, se prononça très tôt sur les limites de la religion dans le pays et le comportement officiel de lÉtat envers tous les cultes. Ce qui fait que la constitution de 1805 « ne reconnait pas de religion dominante ; la liberté du culte est tolérée, la séparation de lÉglise et de lÉtat établie (art 50 à 52) » (Moïse 2009 : 42).
Cette tradition de la séparation de lÉtat et de lÉglise en Haïti a fait un peu de chemin durant le 19ème siècle. La religion devait se tenir tranquille, à lécart de toutes activités relevant de la sphère publique. Ce fut dailleurs promesse faite au Président Pétion par les religieux des cultes réformés en 1806 lors de leur arrivée en Haïti pour la première fois. Ils promirent duvrer absolument dans la foi chrétienne/protestante et dans léducation. Ce fut lune des conditions imposée par le Président Pétion et acceptée par les frères protestants. La première condition, les premiers missionnaires ne devaient pas être des français. La deuxième, les églises protestantes ne devaient pas se mêler de la politique. La troisième condition, les protestants devaient soccuper de léducation. Par ailleurs, il fallut attendre le concordat de Damien signé en 1860 pour voir une implication plus poussée des frères du Saint Siège dans léducation. Dautres périodes marquantes participent aussi dans la construction des positionnements de lÉglise par rapport à la vie politique en Haïti. Durant la période de la dictature des Duvaliers, lÉglise catholique a spécifiquement joué un rôle déterminant dans le combat dit pour la démocratie qui a débouché sur le départ de Jean-Claude Duvalier le 07 février 1986. La militance de lÉglise catholique pendant la dictature lui valut une place dans la politique durant le processus de démocratisation post-duvaliérien. En effet, depuis 1986, lÉglise catholique demeure une institution très proche de lÉtat et des grandes décisions républicaines.
La portée des déclarations du président Privert
Parcourons un peu les propos de ce discours. Tout dabord, après avoir salué les ministres, les différents membres du gouvernement et les pasteurs présents, Privert dit accueillir les représentants de la communauté protestante au palais, premièrement comme un Frère qui accueille ses comparses religieux, et ensuite, comme Président de la république.
« Je suis heureux, comme le fut le Président Pétion en 1816, de vous accueillir dans cette enceinte. Dabord comme Frères et Surs dune même foi, mais aussi comme Président de la République. »
Je ne crois pas quon puisse lui faire un procès ou laccabler pour ses sentiments religieux. Si Mr. Privert considère personnellement et dans sa vie privée, que sa fonction de Président de la république doit passer après son statut religieux, on ne peut lui en tenir rigueur. Après tout, ce droit lui est garanti comme à chaque citoyen. La liberté de conscience prescrit par la constitution ne saurait être refusée à un citoyen de la république. Toutefois, nous pensons quen recevant une délégation, de quelque nature que ce soit dans le lieu du pouvoir, il doit bien le faire en sa qualité de président, indépendamment de ses convictions personnelles. Et il faut aussi souligner que ces propos sont porteurs dune intensité symbolique qui indique de manière non moins explicite une certaine tendance à accorder une certaine primauté au religieux sur les affaires de lÉtat. Mr Privert veut aller au-devant des malentendus en disant lui-même savoir que la présence du religieux dans lespace public reste suspicieuse :
« Je sais bien quil plane souvent un climat de suspicion récurrent, quand il est question de religion dans un espace public. Toutefois, il me semble utile de rappeler, que si les Eglises nont pas les moyens de gouverner directement, [par contre] lon trouve en leur sein des fortes et grandes idées sur lorganisation de la vie en société. Frères et Surs dans le Seigneur, ce nest pas seulement un privilège que de vous rencontrer aujourdhui, mais plutôt une grâce dêtre parmi vous, car Dieu nous a bien révélé que lorsque deux ou trois sont réunis en son nom, il est en effet parmi eux. Et nous avons la certitude quil est là avec nous. »
Mr Privert, en nous disant cela, pense pouvoir se construire un bouclier contre toute critique, Mais nous ne croyons pas que son anticipation puisse le protéger. Le Palais national, comme tout autre espace physique ou sexerce un pouvoir politique, nest pas un simple espace public comme pourrait le prétendre Mr Privert. La présence du religieux dans les espaces publics soulèvera suspicion dépendant de la manière dont elle sy manifeste. Dans un État où la loi naccorde à aucune religion le statut de religion détat, il est assez évident que cela devienne suspect si une religion particulière vient à se manifester dans un espace public sous une forme qui est susceptible de limposer comme supérieure ou spéciale et par là-même éclipser les autres cultes et formes de croyances. Cela risque de froisser dautres susceptibilités, ce nest pas franchement équitable, et cest le moins quon puisse en dire. Létat et ses représentants en conséquence, devraient être les premiers à garder à égale distance tous les cultes hors de lespace du pouvoir. On ne dit pas pour autant que laccès aux lieux de pouvoir doit être refusé aux personnalités ou délégations religieuses, loin de nous cette idée. Mais toutefois, la neutralité dont létat et ses représentants devraient faire preuve en qui concerne le religieux, implique que ceux-là devraient avoir une attitude qui ne doit en aucun cas laisser entendre quune légitimité particulière est accordée à un culte en particulier. Cela parait dautant plus suspect que Mr Privert souligne dans son discours que les églises nont pas les moyens de gouverner « directement », et cest une piqûre de rappel de sa part. En loccurrence, si elles ne peuvent pas gouverner directement, les églises le peuvent indirectement, du moins cest un sous-entendu quon peut déduire des propos du président.
Que le secteur protestant ait pu réaliser un travail considérable et appréciable dans léducation comme le dit Privert, on ne pourrait que saluer un tel fait. Je ne crois pas que lon puisse lui tenir rigueur dadresser des remerciements publics au secteur dont il est question. Mais toutefois, nous ne croyons pas quil soit nécessaire quil se présente comme un plaidoyer de ce secteur et transformer lespace du palais national en lieu de croisade protestante. Létat ne peut et ne doit se trouver être dans le prolongement des intérêts dun culte particulier. Il devrait éviter toute forme de proximité spéciale avec un secteur religieux en particulier, sinon nous risquons éventuellement dassister à des contentieux interconfessionnels, et des dérives auxquels le champ du politique servira de scène.
« Durant le cours mandat qui [incombe] à cet exécutif provisoire, létat fera ce qui est nécessaire pour contribuer au développement du protestantisme en Haïti. »
« Je suis à vos cotes dans ce combat, vous encourageant à garder le cap, même en ces temps de crise dans notre pays. »
« Vive le protestantisme, vive le peuple haïtien. »
Comme nous lavons plusieurs fois signifié dans notre article en des termes différents, notre objectif nest aucunement daccabler Mr Privert pour ses convictions personnelles. Et aussi, nous nous attendons à ce que ce présent travail soit lu et perçu par certains comme une attaque contre le secteur religieux en question, mais en réalité rien ne serait plus loin de nos intentions. En effet, notre propos se limite au fait que létat et ses représentants devraient se positionner à égale distance par rapport aux différents cultes, ou en de meilleurs termes, rester neutres. Prendre le parti de lun revient à lui accorder un statut qui ferait du coup défaut aux autres. Or, nous en conviendrons, ceci nest pas franchement en phase avec les principes démocratiques auxquels nous prétendons aspirer. Tous les cultes devraient par conséquent recevoir le même traitement être soumis aux mêmes restrictions. Sinon le pouvoir politique se trouvera être dans le viseur des cultes désirant jouir du privilège accordé à tel autre, et de ce fait, il ne sera pas rare de constater la présence dun cheval de Troie religieux de temps en temps dans la sphère politique.
Bibliographie
Claude Moise. Constitutions et luttes de pouvoir en Haïti, Editions de lUniversité dÉtat dHaïti, 2009.
Clorméus A. Lewis. Léglise catholique face à la diversité religieuse à Port-au-Prince, 2004, in Archives de sciences des religions. p. 160.
Joseph Guerdy LISSADE. Religion et Constitution en Haïti, 1999. Ce texte a été présenté lors du colloque organisé par le ministère des cultes sur le thème : Religion et transformations sociales à laube du troisième millénaire.
Auteurs: Rubens Avril et Giscard L. M. S. Calixte