vendredi 18 novembre 2016

Reconstruire Haïti par la solidarité populaire. Esquisse d'une pensée alternative

                                                                                                   Conférence donnée à 
ZANMILY.ORG le 26 mars 2016.  

Reconstruire Haïti par la solidarité populaire 
Esquisse dune pensée alternative 

Par Rubens Avril
avrilrubs@gmail.com

Introduction
        L'expérience de la vie en société devrait être avant tout une expérience communautaire dentraide et de solidarité. Certains peuvent objecter que cest là un point de vue moral. Et pourquoi pas ? On a aussi besoin didées morales et éthiques pour jeter les bases dune société.
        Dentrée de jeu, il faut préciser que lidée de communauté développée dans la sociologie renvoie à un mode de groupement humain, et donc un modèle sociétal. On oppose souvent ce concept de communauté à celui de société. Cette dichotomie fait classiquement la différence entre les sociétés dites « traditionnelles » et celles dites « modernes ». Dans un commentaire sur le texte de  Ferdinand Tönnies, Durkheim déclare que communauté et société « sont les deux modes de groupement que lon retrouve chez les hommes, les deux formes de la vie sociale » (Durkheim 1889 : 4). Dans cette perspective théorique, la communauté désigne une unité absolue qui exclut quasiment la distinction des parties. En effet, « c’est une masse indistincte et compacte qui nest capable que de mouvements densemble » (Durkheim 1889 : 4). Le concept de société désigne pourtant un ensemble de rapports sociaux où les consciences ne sont point confondues comme avant. Les intérêts sont différenciés et même opposés les uns aux autres. Cest là un débat sociologique dont nous voulons vous épargner pour linstant.
         Nous situons cette communication dans une autre démarche. Nous voudrions surtout consacrer ce texte à analyser la société daujourdhui comme lieu de cohabitation de plusieurs visions du lien social: projets communautaires et démarches individuelles. Nous portons cette précision à cause dune tendance de désespoir de pensées et dactions alternatives constatée dans le milieu de la jeunesse haïtienne. Gilles Lipovetsky parle de « lère du vide » pour nommer l'individualisme contemporain auquel le monde moderne est en train de faire face.
           L'homme est fait dégoïsme et acquiert dans le milieu des sentiments individuels des fois démesurés. Cet égoïsme relève de la condition humaine tandis que lindividualisme moderne cest le propre du citoyen. Ce phénomène doit son origine au vaste processus de démocratisation du monde. La démocratie comme système politique qui a dabord visé  légalité des conditions et des droits allait créer un effet inattendu : lintérêt collectif nest plus prioritaire, l'individu poussé par la passion du bien être privé l'emporte sur le bien commun.

Perspectives historiques et théoriques 
          Pour arriver à l'analyse de la communauté et des logiques individuelles daujourdhui, on souhaite dégager quelques perspectives historiques et théoriques liées à la société contemporaine. Les mouvements de pensées et dactions révolutionnaires du 18ème siècle ont introduit dans le monde les grandes notions de libertés individuelles et de libertés publiques. Les libertés publiques concernent en partie le domaine politique et les libertés individuelles concernent surtout le domaine économique. 
          Selon Paul Bernard, la démocratie comporte trois niveaux : liberté, égalité, et fraternité transformée en « solidarité ». La notion de liberté est particulièrement chère aux libéraux classiques. Ces derniers « insistent sur le libre jeu des préférences individuelles, qui sexpriment particulièrement dans les marchés » (Bernard 1999 : 49). Cest pour eux la seule possibilité du maintien de lordre social. Comme quoi la société est auto-réglementée par une main invisible. Les poursuites individuelles représenteraient en rien une menace pour la cohésion sociale. Au contraire, « dautres croient que lordre social seffondrera si les écarts de conditions entre catégories sociales saccentuent au point où les injustices conduisent au conflit et à léclatement » (Bernard 1999 : 49).
         Vers la fin du XIXe siècle, dans une Europe secouée par l'industrialisation et l'urbanisation, Emile Durkheim a posé le problème d « intégration sociale » dans les modèles de sociétés dites modernes. Suite à de grands changements économique et social qua connus le monde, il était légitime de se demander comment parvenir au maintien dune « cohésion sociale ». Comment les sociétés modernes, caractérisées par la division du travail social, peuvent permettre l'intégration de tous ses membres? En guise dexplication à ces questions, Durkheim propose sa théorie de la « cohésion sociale ». Il cherche à déterminer et à expliquer les liens qui unissent des individus d'un même cadre territorial. Il s'intéresse précisément au mode dassociation de ces individus entre eux pour expliquer la naissance du milieu social. Le milieu est ici construit comme résultante d'un ensemble d'institutions : les courants sociaux, les croyances, les rites religieux, la morale, le droit, le système économique, etc. Selon Durkheim, les sociétés modernes sont le résultat des sociétés antérieures à structure segmentaire. La division du travail sociale serait à la base de ces nouvelles formes de société. Le lien social serait en effet garanti par une solidarité organique. Cependant, il arrive que la division du travail social ne parvienne pas à répondre à tous les défis de la lutte pour la survie, quand dans ces mêmes sociétés modernes, le taux de chômage est de plus en plus grandissant.  Ainsi, comment fixer la quantité de bien être, de confort, de luxe que peut légitimement rechercher un individu ? Comment en même temps consolider les liens sociaux fondés sur des rapports désintéressés en termes de profit économique ou de domination politique ?  
          Paul Bernard estime quils représentent une contradiction quand le social et léconomique sont pris comme totalité. Doù la nécessité dune analyse dialectique de manière à ce que les deux aspects soient pris en compte. Par contre, Durkheim pense quil ne faut voir aucune contradiction entre la montée de lindividualisme et la solidarité sociale, au sens où lentend Bernard. Pour corriger les inégalités sociales, Durkheim propose lintervention de lEtat à promouvoir une « égalité des conditions », et il recommande que la force de règlementation étatique soit plus forte dans la médiation des rapports économiques. L'existence de lordre social n'est donc pas uniquement menacée par des tendances à légoïsme et à la démesure, mais aussi par les grandes disparités sociales. L'intégration sociale dont parle Durkheim suppose que le marché soit largement partagé, notamment le marché du travail. Elle consiste en ce sens à promouvoir l'égalité des conditions entre les citoyens. 
          Létablissement de la démocratie dans les sociétés  dites modernes pose ainsi beaucoup de controverses. La montée du néolibéralisme nest pas sans conséquences pour les valeurs communautaires. De grands fossés se créent entre les conditions de vie des gens dune même société. Et, Haïti nest pas exempte de ces orientations dictées par le système capitaliste mondial (SCM), cette jeune nation est prise entre les avancées de la modernité politique (démocratie) et les nouvelles exigences économiques (système de marché/rente). D'où la nécessité dune analyse beaucoup plus en profondeur sur le cas dHaïti. 

Haïti et la solidarité populaire 
           Partons de l'idée qu'Haïti est un pays extrêmement vulnérable, à la fois sur le plan environnemental, politique et économique. L'État a failli spectaculairement à sa mission de contrôle sur léconomie et à sa responsabilité de veiller à lintégration de tous sur le plan social.  L'implantation de quelques industries et entreprises privées dans le pays, ajoutées aux mauvaises conditions de travail,  a créé en Haïti ce que Durkheim appelle « lantagonisme du travail et du capital ». Lequel antagonisme alimente la production/reproduction des inégalités sociales, et ainsi le manque dintégration de certaines catégories de la société. Les tentatives déployées par lÉtat haïtien vers les années 90 pour rentrer dans ce quon appelait le « Plan Américain pour  Haïti » (économie néolibérale) ont eu de grands impactes sur léconomie nationale (Deshommes 2014). Ces mesures néolibérales ont propulsé la privatisation de certaines entreprises publiques tout en limitant le plus que possible lintervention de lÉtat sur le marché. Ces idées dalors faisaient croire que l'État serait l'ennemi principal du bon fonctionnement de l'économie haïtienne. Au contraire, avec ses nouvelles décisions, la crise économique haïtienne sest plutôt envenimée davantage. Malgré la mise en exécution du fameux « Plan Américain pour Haïti », les promesses de développement et de croissance ne se sont jamais concrétisées. Ces politiques économiques néolibérales ont contribué à ruinr le mode de vie des populations paysannes. Beaucoup de gens ont délaissé les campagnes pour venir travailler dans les quelques usines de Port-au-Prince, et de certaines villes de province. Dautres, toujours originaires des campagnes, se dirigent vers le commerce en pleine rue avec un flux de produits en majorité exportés de l'étranger. Ce qui du coup entraine la diminution des productions agricoles nationales. À souligner que cette politique économique qualifiée néolibérale est le fruit de certaines « idées démocratiques » de lépoque. 
           Les constats sur le plan national et toutes les perspectives historiques mondiales cités démontrent clairement quil y a nécessité de nouvelles pensées et dactions alternatives pour Haïti. La période post-séisme du 12 janvier 2010 fut une occasion où le débat central sur Haïti était la question de la reconstruction. On semble avoir raté les premières opportunités offertes. Aujourdhui, les défis de la reconstruction sont encore pressants comme ils lont été il y a 6 ans. Les défis de la reconstruction dHaïti sont de taille. Ils doivent être adressés à la fois sur le plan physique (infrastructures), économiques (système marché/rente), social (individualisme moderne), et relations internationales (domination/ingérence). Nous devons remonter la barre.  
           En conséquence, nous croyons possible la solidarité populaire comme mode de relation sociale. Pourquoi ce type de solidarité ? Avant d'argumenter sur la nécessité de ce type de solidarité, nous voudrions tenter de la définir. La solidarité populaire peut être entendue comme une expérience de responsabilité citoyenne, de dépendances mutuelles, d'entraide et de vivre ensemble vécue quotidiennement entre les gens défavorisés dans les structures sociales, politiques et économiques des sociétés contemporaines. Cette tentative de définition veut clamer que la solidarité populaire cest plus quun simple sentiment, cest plus qu'un concept. Cest un mode de vécu particulier, concret. La logique de solidarité populaire prône en effet un mode de relation sociale qui va à lopposé des modes de rapports purement calculés et intéressés qui ne visent que le profit économique ou qui établit des rapports de pouvoir et de domination dans les relations interpersonnelles. 
          Par ailleurs, conscient que tout acte de don suppose un contre don (Marcel Mauss), on voit dans la solidarité internationale des attentes de soumission de la part de lEtat haïtien sur le plan diplomatique. La solidarité populaire s'inscrit en faux contre ces pratiques internationales. Elle entend soutenir quil existe encore des formes de rapports sociaux désintéressés. Dans cette logique populaire, quand on pose un acte de solidarité, on nattend en retour ni le profit économique, ni la domination de pouvoir sur le plan relationnel. Cet acte constitue des formes de relations sociales basées sur des échanges solidaires. Cest avant tout un acte éthique. Il ne peut donc y résulter que des redevances éthiques dune dimension symbolique et humaine.
          On en revient à la question pourquoi cette forme de solidarité. Il faut dire que cette réflexion sur le vivre ensemble haïtien part des traditionnels gestes de solidarité dans le monde entier. Elle tient compte des rapports daide Nord/Sud qui traduit en même temps des rapports de pouvoir entre ces groupes de pays (Développés/sous-développés). Les structures d'aide international doivent donc être prises en compte dans la définition de ce problème. On en parle souvent dune certaine « ongenéisation » des nations que loccident appelle des pays du « Tiers Monde ». 
          En Haïti spécifiquement, après plus de deux siècles de querelle politique, de désordres administratifs, de chaos et de crise sociétale, le constat est plus qu'alarmant. Nos choix politiques et économiques nont fait quavilir de plus en plus les structures en place. Plusieurs moments ont marqués des tentatives daccommodement aux structures politiques et économiques actuelles. Nous voulons parler des temps forts de notre histoire nationale comme : 1946 et 1986. Le résultat nest autre que le renforcement des grandes inégalités entre les fractions de la société : entre la classe dominante et la classe fondamentale au sens de Jacques Bidet. 
          Au fait, selon Bidet, la classe dominante « sarticule elle-même selon deux pôles structurels, que lon peut designer respectivement comme le pôle du marché et le pôle de lorganisation » (Bidet 2007: 148). Il appelle ceux qui sont considérés comme dominés, exploités, relégués, ou exclus sous le nom de « classe fondamentale ». En ce sens, Bidet distingue deux classes sociales : la classe dominante et la classe fondamentale. Pour être plus claire, précisons que le pôle du marché constitue les fractions de loligarchie économique et le pôle de lorganisation regroupe les clans politiques de loligarchie qui sont au pouvoir et de ceux qui sont dans lopposition traditionnelle. 
         Face à ces structures politiques et économiques qui vont dans le sens opposé du progrès, il faut de novelles visions, de nouveaux rêves, de nouvelles idées, et de nouveaux projets pour la société haïtienne en générale. Contre le néolibéralisme, à la fois sur le plan politique et économique, nous devons répondre par la mise en uvre dune véritable solidarité populaire. À l'opposé de l'individualisme moderne, le mépris de lautre, et l'indifférence totale dans les relations humaines, nous sollicitons une attitude de citoyens responsables envers la société. Cest là un devoir humain. Cest une responsabilité citoyenne. La solidarité populaire portée par la jeunesse haïtienne prône un autre mode de rapport avec largent, se libère de la manipulation politique, et se veut vigilante  face à ce quon appelle généralement la solidarité internationale. Ici la solidarité internationale est prise comme mode de rapport pays du Nord et pays du Sud, un mode de rapport vertical, et donc un mode de rapport riche/ pauvre en général. Largent, le profit en terme capitaliste (le pôle du marché), simpose dans la société contemporaine comme seule source de motivation et de raison dêtre de la vie. « Le marché apparait alors comme la seule institution légitime de la société, le lieu privilégié des relations sociales, les lois du marché simposant comme la loi suprême et les relations entre les hommes sappréciant en termes mercantiles ; à lexclusion de toute valeur véritablement humaine comme la solidarité ou la fraternité » (Deshommes 2014 : 76). En ce sens, la quête insatiable du profit prend largement le dessus sur les autres sentiments et rapports sociaux communautaires. 
           Le fait de se solidariser avec lautre constitue avant tout un geste éthique sur le plan humain. Avec le modèle de rationalité individuelle prônant la quête insatiable du profit, le système capitaliste mondial (SCM) enferme le monde moderne dans un binôme patron/salarié (Alain Badiou 2015), ou dun point de vue durkheimien dans l'antagonisme capital/force de travail. Et ceux-là qui ne sont pas intégrés dans ce binôme du monde moderne décrit par Badiou ne sont pas pris en compte, ne sont donc pas comptés pour le système. Ils sont en marge. Dans ces conditions, ils répondent par la violence organisée. (Encore Badiou). Laliénation économique qui se fait par lenfermement dans le binôme patron/salarié dont parle Badiou ne va pas sans le jeu des influences, de la manipulation. Examinons donc les formes de manipulation politique.    
La manipulation politique 
          Cest là l'apanage du pôle de l'organisation : les clans au pouvoir et ceux de l'opposition traditionnelle. La manipulation politique sexprime principalement entre l'oligarchie politique réactionnaire et les fractions défavorisées en général. La technologie et les médias de masse contribuent surtout à rendre la tache beaucoup plus facile. On en voit l'effet dans les foules, les multitudes, et les grands rassemblements au nom de l'intérêt collectif. Souvent grand mensonge médiatique, envahissement de lopinion publique. La communication politique se fait ainsi dans la plus grande violence (symbolique) qui soit. (Pierre Bourdieu). Point de débats contradictoires, ni de discours argumentés, ni de discussions libres. Place à la propagande politique. L'espace de discussion revêt ainsi le lieu privilégié de la provocation, des grandes propagandes électoralistes et de la manipulation de manière sophistiquée. Contrairement aux idéaux des lumières qui ont pensé un monde moderne suivant les dictés de la raison, la manipulation de lopinion publique sinstitue comme modèle dominant dans les rapports politiques dans la société contemporaine. Dans ces conditions de violences communicationnelles où les relations sociales sont en majorité médiatisées par largent et le pouvoir en lieu et place des compétences communicationnelles des locuteurs adultes (Jürgen Habermas), le citoyen nest point en mesure de participer démocratiquement au débat politique. Il se trouve dans lincapacité dune appréciation à juste mesure des informations circulant dans lespace public au sens dHabermas.  

La solidarité internationale 
         À partir dun certain moment dans l'histoire des relations internationales, les actes de solidarité sexpriment en grande partie à travers des ONG. À côté dautres modes de rapports bien sûr. Ces organisations dites non gouvernementales investissent totalement les structures étatiques nationales. Elles évoluent dans des champs variés : léducation, la santé, lagriculture, et autres secteurs importants. Elles ont tendance à limiter les État nationaux dans ses fonctions et responsabilités. Ces organisations extraterritoriales ont le job de canaliser laide humanitaire internationale.                                        
          Partout dans les pays dits du Tiers Monde, les ONG font l'objet de grandes critiques. En Haïti aussi les critiques ne manquent pas. En effet, concernant la présence des ONG en Haïti, Sauveur Pierre Etienne en voit une invasion (Pierre Etienne 1998). Roland Paret de son côté croit que les ONG contribuent à renforcer la thèse qui soutient quHaïti est un État faible. En parlant des structures de lÉtat haïtien, Paret soutient que « Les ONG  remplacent ces différentes instances, à lheure actuelle, et ce sont elles, les ONG qui remplacent ces fonctions, et elles ne veulent surtout pas que cela change » (Paret 2014 : 45). Il analyse la question de linexistence de lÉtat haïtien comme conséquence de lexistence des ONG sur le terrain. En outre, Paret se pose la question : « Est-ce un hasard qui fait quune partie dun ouvrage dun des théoriciens de l'inexistence de l'État en Haïti est constitué de la reproduction détudes, de schémas, de statistiques, etc., de lUSAID, et dautres ONG  qui « travaillent » en Haïti ? » (Paret 2014 : 45). Il supporte en dernière analyse que « Les ONG participent, consciemment ou pas, à cette atomisation de l'État haïtien et, au lieu de laider à se « reconstituer », au contraire accentuent ce fractionnement » (Paret 2014 : 46). En outre, en 2012, le réalisateur Raoul Peck a montré dans son célèbre film (Assistance mortelle) comment laide internationale post-séisme du 12 janvier 2010 avait été repartie et comment la communauté internationale a joué de tout son poids pour  influencer les résultats des élections de 2010. En critiquant les ONG, il a en effet montré les vraies raisons de la création  de la fameuse CIRH (Commission Intérimaire pour la Reconstruction dHaïti). 
            Il faut tout de même distinguer la solidarité internationale prise idéalement de la pratique des ONG décriées sur le terrain. De notre côté, nous ne sommes pas contre la solidarité internationale. En effet, ce sont les structures non gouvernementales à travers lesquelles est canalisée laide humanitaire quil faut examiner. Le geste de solidarité de nimporte quel humain envers son semblable, peu importe son pays dorigine ou sa nationalité, est un acte éthique et de dimension humaine. Nous voulons croire que les ONG ont été détournées de leurs missions fondatrices, celles de canaliser réellement et avec dignité laide humanitaire internationale envers ceux-là qui en ont vraiment besoin. 
          Ce quil faut comprendre dans les actions des ONG, cest le rôle dagent politique international que ces structures jouent pour les États du Nord. En effet, les États impérialistes, faute de pouvoir intervenir directement trop souvent dans les affaires des pays du Tiers Monde à cause du semblant principe de non-ingérence, passent au court-circuit par les ONG. Ainsi, passent-ils par des structures non gouvernementales, soit disant apolitique, pour contrôler les États des pays dits du Tiers Monde, quand ils ne les détruisent pas totalement en créant dans ces coins de terre des zones libres, incontrôlables, réputées de non droit. (Alain Badiou appelle ce phénomène « zonage »). Les ONG représentent en ce sens une nouvelle forme de domination de l'impérialisme moderne. Avec la force de l'argent et du pouvoir, les pays du Nord dictent aux pays dits sous-développés, appauvris par les héritages coloniaux et les nouveaux rapports de force économiques, leurs moindres conduites. En conservant le semblant principe de non-ingérence, les États du Nord font des dégâts au Sud. Cette solidarité à travers des ONG traduit de fait un renforcement des rapports de pouvoir inégalitaires, Nord/Sud, et donc de domination. 
           Dans ces conditions, nous ressentons beaucoup plus encore la nécessité de nouvelles pensées et dactions alternatives pour Haïti. Ces nouvelles pensées et actions alternatives pour Haïti, doivent s'inscrire dans une démarche qui va à l'opposé de la quête insatiable du profit (le pôle du marché), de la manipulation politique (le pôle de l'organisation) et de la solidarité internationale détournée à des fins diplomatiques en termes d'ingérence. En Haïti, nous faisons face à un désespoir de pensées et d'actions alternatives. Il faut en effet être animé de courage citoyen et de dignité humaine pour penser et agir en ces temps difficiles, pour créer des brèches citoyennes et solidaires (Hérold Toussaint 2015). Cest donc une nécessité de construire des repères en termes d'idées nouvelles, de grandes visions, et de projets alternatifs pour révolutionner les modèles économiques et politiques du monde contemporain. Sans les repères, nous les jeunes nous sommes perdus dans un monde dominé par largent, le pouvoir  et la prédominance de la manipulation politique à travers les médias. 
           Il faut surtout comprendre que les dures réalités auxquelles nous faisons face ne constituent point des fatalités. Cest le résultat du processus historique de nos choix politiques et économiques. Ce sont donc des structures intelligibles et susceptibles de changements. Nous devons également nous convaincre que le progrès est possible. Nous devons admettre que des compréhensions sensées en termes dinterprétation du monde vécu haïtien doivent précéder à nos prétentions de progrès. 
Esquisse dune pensée alternative pour Haïti 
           Revenons encore à la nécessité impérieuse de construire ensemble des repères en vue de révolutionner les structures rétrogrades actuelles. Sur quel modèle devrions-nous compter parmi ceux-là prétendant disposer de solutions appropriées à nos problèmes ? Comment pouvons-nous procéder pour aller vers un mieux-être collectif dans nos communautés ? 
          En parlant des filles et fils dHaïti, H. Toussaint déclare qu« À l'opposé de légoïsme individuel et collectif, ils peuvent inventer un système alternatif où la solidarité prévaudra » (Toussaint 2015 : 134). La quête de repères doit effectivement tenir compte des ressources humaines disponibles (en majorité jeunes), des diverses fractions de la société haïtienne et des influences externes. Dans l'ensemble, les fractions visées sont : les oligarchies, les élites politiques et économiques, les cadres/compétents, les intellectuels, les fractions massifiées et les fractions populaires. Les cadres/compétents constituent une fraction de la classe fondamentale désunie en plusieurs fractions selon Bidet. Il faut préciser que le thème doligarchie est distinct de celui délite. L'élite politique ou économique est une catégorie de la société qui donne le ton en matière de directives politique ou économique. Elle regroupe un ensemble de citoyens compétents ou disposant dun capital économique pouvant susciter la croissance et le développement national. L'élite se définit principalement par sa vocation à penser, agir et proposer des solutions répondant aux grands problèmes nationaux, par son engagement citoyen, par son sens de responsabilité envers le reste de la société et par son désir à montrer la voie au progrès politique et économique.  Elle a pour mission de définir des modèles sociaux en fonction des grands défis confrontés par la société. Par exemple, les grands défis de la reconstruction cités ci-dessus : en termes d'infrastructure, politique, économique, éthique et moral.    
           Par ailleurs, lélite est souvent confondue avec les oligarchies réactionnaires. Cette confusion est due au fait que les deux fractions sont connues pour leur tendance à la domination. Cependant, il faut préciser que l'oligarchie politique et/ou économique est caractérisée essentiellement par la domination. Cette dernière nhabite pas le pays avec un quelconque sentiment dappartenance. Contrairement aux élites nationales, les membres de ces deux formes solidarité se comportent apparemment comme des gens qui sont de passage sur le territoire.
           Le cas dHaïti est pire. En plus que loligarchie daffaire est insignifiante du point de vue numérique (1% de la population, selon Fritz Jean Jacques 2003 : 48), mais pire encore elle est composée largement détrangers (européens- arabes- syriens- libanais) ajoutés aux hommes de teint clair haïtiens (les mulâtres). « Cette oligarchie peut, comme elle la toujours fait, senrichir facilement et en minimisant les risques à lextrême pour le commerce » (Jean Jacques 2003 : 48). En ce sens, elle ne risque presque rien dans le pays quun système de commerce facilement transférable à l'étranger en cas de difficultés. En parlant d'importation, Fritz Jean Jacques nous dit que la source de l'enrichissement de cette fraction oligarchique est contradictoire et même concurrente avec la production pour le marché local (Jean Jacques 2003 : 48). Face à ces logiques spéculatives, Alain Gilles appelle loligarchie économique haïtienne une bourgeoisie rentière pour navoir posé jusquici aucune base de croissance et de développement national (Gilles 2012). Que du commerce à outrance et de la spéculation improductive.   
            Lélite de son côté habite le pays en prenant des risques. Cette prise de risque est concrétisée par une alliance entre les cadres/compétents et les autres fractions de la classe fondamentale. La classe fondamentale est composée des savants et/ou intellectuels issus des couches défavorisées, des salariés du privé, des salariés du public, et des travailleurs indépendants en se basant sur Jacques Bidet. Selon notre point de vue, quand les cadres/compétents de la bureaucratie s'allient avec les dominés, exploités, relégués, ou exclus de la société, cette alliance revêt une dimension populaire. À remarquer que ces fractions de la classe fondamentale, savantes ou démunies, ne doivent pas être comprises comme une « masse » défavorisée. La classe fondamentale est distincte de la masse. 
           En fait, selon Bidet, l'union entre les fractions savantes et démunies de la classe fondamentale nest pas donnée demblée, elle est à construire. Et, selon nous, cette potentielle construction dont souligne Bidet est « populaire ». Elle ne constitue point une « alliance de  masse ». Ici, la masse est conçue comme une multitude de catégories inconscientes, qui ne sont liés par aucun intérêt collectif. Seule une prise de conscience des intérêts collectifs consentie par cette multitude peut voir le dépassement de son état de massification. En outre, la masse nest pas populaire. Le populaire est organisé, uni et conscient à un certain niveau de ses intérêts. L'organisation populaire se construit ainsi par l'alliance entre les cadres/compétents et les autres fractions de la classe fondamentale qui subit le poids du marché économique, de lorganisation politique et de la « communauté internationale ». Ici, les cadres/compétents sont pris comme catégorie privilégiée dans les structures politiques et économique. 
           Lunion au sein de la classe fondamentale qui se fait par lalliance entre les cadres/compétents et les autres fractions opère un double dépassement. Dun côté, en s'alliant aux autres fractions, les cadres/compétents dépassent leur simple niveau de techniciens détenteurs d'un savoir pratiques (savants). De lautre côté, l'alliance permet aux fractions démunies de transcender leur état de massification. En ce sens, lalliance confère aux savants leur statut d'intellectuel critique (Jean Paul Sartre) et elle confère aussi aux fractions exploitées, jadis dispersées, leur statut de « classe sociale constituée ». En outre, selon Jacques Bidet, les fractions dispersées de la classe fondamentale doivent craindre que l'alliance soit opérée entre les cadres/compétents et loligarchie d'affaire. Cest une grande menace pour la classe fondamentale. Elle doit à tout prix l'en empêcher. 
           En effet, une alliance entre les cadres/compétents haïtiens et les diverses fractions défavorisées de la société fera naitre une nouvelle fraction délite intellectuelle (critique) et politique. Non plus cette élite politicienne caractérisée essentiellement par la quête assoiffée du pouvoir dEtat. Ceci doit permettre le dépassement des traditionnelles luttes acharnées pour le pouvoir qui se fait au sein des partis politiques. Et les partis politiques seraient désormais le lieu privilégié de canalisation des revendications populaires. 
         Nous devons, dans un souci de responsabilité, continuer la quête de repères. Ce texte est un débat lancé à tous les jeunes intellectuels haïtiens et haïtiennes, à tous les rêveurs du XXI siècle, à toutes celles et à tous ceux qui veulent risquer une pensée alternative pour Haïti. Il faut en effet sarmer de dignité humaine et de courage citoyen pour oser penser l'avenir en ces temps de crise de gouvernance prolongée. Risquons un espace déchanges argumentés, de débats éclairés, et de discussions libres sur lavenir dHaïti. Pour l'instant, nous voulons faire confiance aux modes de rapports solidaires, tout en croyant fermement que la quête doit se poursuivre. 






Delmas, le 26 mars 2016. 










Bibliographie 
BADIOU, Alain. Penser les meurtres de masse du 13 novembre 2015. Séminaire du 23 novembre donné au théâtre de la commune. Retrouvez cette intervention en vidéo sur la-bas.org, 
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BIDET, Jacques. Divisions et richesses de  la classe fondamentale, Nouvelles FondationS, No 7-8, 2007, pp. 148-152.   
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DURKHEIM, Emile. Communauté et société selon Tönnies. Extrait de la Revue philosophique, 27, 1889, pp. 416 à 422. Reproduit in Emile Durkheim, Textes. 1. Éléments dune théorie sociale, pp. 383 à 390, Paris, Éditions de Minuits, 1975.
ETIENNE, Sauveur Pierre. Haïti linvasion des ONG, Québec, les Éditions du CIDIHCA, 1998. 
GERARD, Fréderic. La théorie générale dEmile Durkheim, in Sociologie générale. Paris, Ellipses éditions marketing S.A., 2006.
GILLES, Alain. La raison rentière, Rencontre. Revue haïtienne de société et de culture, no 24-25, janvier, 2012.
LIPOVETSKY, Gilles. Lère du vide. Essaie sur lindividualisme contemporain, Paris, Folio, 2009.  
JEAN JACQUES, Fritz. Le régime politique haïtien, Montréal (Québec), les éditions Oracles, 2003. 
PARET, Roland. LÉtat haïtien existe, je lai même rencontré, Port-au-Prince, Éditions de lUEH, 2014.
PECK, Raoul Assistance mortelle, 2012.
TOUSSAINT, Hérold. Le courage dhabiter Haïti au XXI siècle. La vocation de luniversitaire citoyen, 2015.
TOUSSAINT, Hérold. Communication et état de droit selon Jürgen Habermas. Patriotisme constitutionnel et reconnaissance de lautre en Haïti. Port-au-Prince, Imp. H. Deschamps, 2004. 
TOUSSAINT, Hérold. Violence symbolique et habitus social. Lire la sociologie de Pierre Bourdieu en Haïti, Port-au-Prince, Imp. H. Deschamps, 2012. 
MAUSS, Marcel. Essaie sur le don. Forme et raison de léchange dans les sociétés archaïques, lannée sociologique, seconde série, 1923-1924.  



















À la gloire des heros de vertières


Avant cette bataille décisive du 18 Novembre 1803 qui s’est vu affronter l’armée indigène et l’armée napoléonienne, le mot de “liberté pour tous” n’a jamais été évoqué à haute voix. Car, la liberté était un privilège réservé seulement aux personnes appartenant à une population ethnique et de statut social bien déterminés. 
En effet, le système établi était uniquement au service de l’ethnie blanche qui d’ailleurs était considérée comme une race supérieure venant essentiellement de l’Europe avec l’intention d’exploiter physiquement et de coloniser mentalement d’autres peuples par la force des armes, au nom de la religion, pour ensuite leur imposer des traitements infra-humains en instituant des pratiques de barbarie sans mesure afin de construire leur suprématie raciale et leur hégémonie économique. Cette pratique basée sur l’exploitation à outrance d’hommes et de femmes non blancs était le principal moteur qui faisait fonctionner leurs usines et leurs champs, une sorte de main-d’oeuvre gratuite qui leur garantissait pouvoir et richesse. 
Donc, le maître qui possédait des esclaves pouvait disposer de ses biens meubles comme bon lui semble pour ses  travaux dans les champs et ses travaux domestiques sans se soucier de représailles. C’est dans cette situation que nos aïeux vivaient depuis plusieurs siècles. 
Défier un système aussi puissant et bien organisé ne serait jamais une partie de plaisir surtout pour ceux qui n'étaient même pas considérés comme des hommes et qui n’avaient même pas accès à l'éducation.
D’ailleurs, on a établi un code, en guise de lois, dénommé “code noir” pour classer les gens, pour maintenir et renforcer cette société esclavagiste d’alors, c’est-à-dire il y avait des vrais hommes (grands planteurs blancs), des hommes moyens (travailleurs engagés et les métis) et les sous-hommes qui n'étaient autres que les esclaves à l’image de l’article 44 du code noir stipulant dans son article 44: 
«Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n’avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers, sans préciput et droit d’aînesse, n’être sujets au droit coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni au retranchement des quatre quints, en cas de disposition à cause de mort et testamentaire».
Et pourtant, c’est dans cette classe d’homme considérée comme des biens meubles que vont naître les idéaux de société moderne et équitable, et ils vont poser de manière très concrète le problème de “liberté pour tous” dans cette société d’exploitation et d’injustice de l'époque. Ils ont non seulement élaboré un plan génial mais en plus ils ont créé les moyens de résoudre ce problème à leur manière en dépit des maigres ressources économiques et d’expertises dont ils disposaient. 
Par cette épopée, ils ont pu ouvrir ainsi la voie à tous les autres peuples opprimés et oppressés non seulement dans la zone des amériques mais aussi à travers le monde.
Sans la bataille de vertières remportée avec Bravoure et intelligence par l’armée indigène avec le général Jn Jacques Dessalines à la tête, on aurait peut être pas eu aujourd’hui une charte des Nations Unies qui commence dans son article premier avec la devise de liberté pour tous les hommes de la planète quelque soit son origine ethnique et culturelle.
Selon les données historiques, l’armée napoléonienne était l’armée la mieux équipée et la mieux structurée de l'époque, c’était une grande puissance européenne, pourtant cela n’a pas empêché à ces esclaves qui n’avaient pour certains même pas de chaussures car, beaucoup d’entre eux combattaient avec les pieds nus, de croire en un avenir sans esclavage pour leurs progénitures et les générations futures. Ils ont su trouver en eux-mêmes, assez de ressources pour fixer des objectifs et ensuite mettre la volonté qu’il fallait à son aboutissement.
Pourquoi les meneurs de cette nation d’aujourd’hui n’arrivent pas eux aussi à trouver les ressources nécessaires pour comploter contre la dépendance politique et économique dont est victime Haiti en se servant de l’exemple de détermination que nos pères nous ont légués?  Ou est passé la fierté des haïtiens descendants de Dessalines, Christophe et Capois? Pourquoi cette acceptation de cette domination pourtant claire et sanguinaire?
Ce 18 Novembre devrait nous porter à dire comme nos père, plus jamais nous ne serons esclaves mentaux et totalement dépendants de l'extérieur de manière servile pour nourrir nos citoyen des, pour la sécurité de notre territoire, pour l’education et même pour organiser nos propres élections.
Y a t-il de fierté dans le fait d’être obligé à livrer sa propre mère aux étrangers en échange de quelques centaines de milliers de dollars?
N’oubliez jamais cela, un haïtien peut posséder beaucoup d’argent, détenteur d’une fortune et des voitures de luxes, des villas et des maisons un peu partout dans le monde.
Cependant, on ne fait jamais exception d’aucun haïtien quand on dit du mal de notre pays, on dit toujours “les haïtiens”, d'où la nécessité de tous les haïtiens , riches ou pauvres, lettrés ou illettrés de se mettre ensemble pour accoucher un autre 18 Novembre qui aura pour but cette fois-ci d'éradiquer la misère et de s’affranchir de la dépendance servile.
Les heros de l’independance ont fait leur part du travail qui consistait à ne pas nous laisser condamner à un destin de chaînes aux pieds et de servitude.
Aujourd’hui notre responsabilité c’est de ne pas condamner les générations futures à un destin de ramassage des miettes sous les tables des autres, surtout de ne pas leur laisser en héritage cette dépendance qui nous oblige à accepter toutes sortes d'assistance mêmes si elles sont visiblement mortelles pour la plupart.






Auteur: Joseph Vilanes
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